|
| |
L’endurance, cette inconnue
Ca va mieux quand on le dit
«Plus d’un million et demi de kilomètres parcourus à cheval chaque année en
France au titre des compétitions d’endurance?»
L’endurance, vue de loin, de l’extérieur, ce sont des cavaliers qui partent en
groupe le plus souvent et qui disparaissent de la vue pour au moins deux bonnes
heures quand ils reviennent et ne vont pas ailleurs.
L’endurance, ce sont des cavaliers qui arrivent, des chevaux qu’on arrose de
toutes parts1, un silence grouillant et tendu de pleins de gens autour, des
examens vétérinaires incompréhensibles et des trottings lourds de verdicts qui
cassent le moral des troupes ou provoquent l’enthousiasme. Et puis, ce sont des
chevaux qui repartent et disparaissent à nouveau.
Que s’est-il donc passé? Que sont-ils donc en train de faire? Quelles sont les
règles du jeu? Que se passe-t-il lorsqu’ils ne sont pas là?
Autant de questions, la plupart du temps sans réponses, et qui font partir trop
vite le peu de curieux qui avaient décidé d’aller voir.
On n’a pas su leur dire. On n’a pas pu leur montrer. S’en est-on même occupé?
Pourtant, il y a de la passion, de l’intensité, de la tension, une ardeur pas
croyable, c’est visible, c’est palpable.
Pourtant, aucun sport équestre ne possède de compétitions qui durent aussi
longtemps.
Pourtant, les concours d’endurance sont pleins de rebondissements et de
suspense.
Pourtant, de toutes les disciplines équestres, l’endurance est celle qui a le
taux de progression le plus fort au point même qu’elle est devenue
officiellement la deuxième discipline équestre par le nombre des participants.
Il faudrait prendre le temps d’expliquer, se munir des moyens nécessaires pour
faire voir, pour se montrer.
L’endurance? Où ça?
De part ses origines et de part ce qu’elle est, l’endurance est un sport qui a
des gènes nomades affirmés.
Il y a dans le berceau de l’endurance la distance et donc la durée. L’endurance,
ce sont des kilomètres qui défilent et du temps qui passe. C’est un effort
soutenu longtemps, très longtemps. Les chevaux d’endurance sont des marathoniens
à quatre pieds.
L’enclos, c’est le royaume du sédentaire; l’espace, c’est le domaine de
l’endurance et du nomade. C’est là une distinction fondamentale qui fait de
l’endurance un sport équestre à part.
Par essence, il lui manque l’unité de lieu qui rend la médiatisation des sports
sédentaires comme naturelle et simple.
L’endurance? Comment dites-vous?
Il faut savoir répondre à la question que les rares curieux qui sont venus se
posent: «Ca a l’air d’être intéressant, mais que font-ils au juste?».
La chose n’est pas simple.
L’aube pointe à peine, une centaine de cavaliers tourne en rond dans l’attente
du départ groupé qui va leur être donné. La tension est perceptible malgré le
calme qui règne.
C’est spectaculaire. Cela pourrait être intéressant. Mais voilà, ils viennent de
partir, les équipes d’assistance ont disparu: il ne reste plus rien. Le lieu, si
dense il y a peu, est désormais désert.
L’endurance échappe aux spectateurs. Le commentateur, quand il y en a un, s’est
tu, peut-être même est-il aussi parti.
Circulez, il n’y a plus rien à voir.
Si la course est en ligne, c'est-à-dire si les étapes s’enchaînent les unes les
autres, cavaliers et équipes d’assistance ne reviendront que de nombreuses
heures plus tard. Il était 6 ou 7 heures du matin, ils ne seront de retour que
vers 16 ou 17 heures, voire plus. Pendant tout ce temps, le site de
départ/arrivée est déserté. Seuls les boxes démontables et les lignes de
trotting rappellent qu’il a dû se passer quelque chose.
Si la course est en marguerite, c'est-à-dire en boucles avec retour des
cavaliers après chaque étape, le site de départ reste animé périodiquement. Mais
on ne sait généralement rien car on est bien en peine, faute de moyens, de
savoir où se trouvent exactement les cavaliers et ce qui se passe en tête de
course, par exemple.
Expliquer, c’est faire adhérer
Le commun des mortels, a priori peu enclin à faire souffrir les animaux, fait
parfois un abusif rapprochement entre distance et inhumanité, entre effort et
souffrance. Dans ce contexte, l’accident se transforme vite en martyre et
l’image qui en résulte peut rapidement miner la réputation globale d’un sport.
Quelque soient les précautions prises et quelque soit le sport, il est certain
que l’accident est un risque toujours possible, même s’il est ici d’une extrême
rareté.
Aucun autre sport n’encadre autant les chevaux d’un point de vue sanitaire. Où
donc leur fait-on subir des examens vétérinaires toutes les deux heures? Dans
quelle compétition examine-t-on tous les chevaux avant leur départ autrement que
pour leur seule identification? Où a-t-on vu qu’on ne les laisse repartir chez
eux qu’après une dernière inspection vétérinaire ailleurs qu’en endurance?
Comment donc se fait-il que, malgré une couverture sanitaire exceptionnelle
autant qu’inégalée, les accidents, au demeurant rarissimes, deviennent de
meurtrières tragédies où d’aucun s’engouffre avec ce supplément d’âme et de
bonne conscience que confère l’amalgame, bien pensant et nourri d’ignorance, qui
dévaste passagèrement les foules?
La réponse est simple hélas: elle tient pour partie dans notre incapacité à
communiquer ce que nous sommes.
Il faut le dire, le redire, mais bien le dire
Il n’y a pas de sport plus encadré par les vétérinaires que l’endurance. Dans
aucun autre sport, les chevaux sont autant surveillés et protégés. Même un
marathonien humain ne subit pas autant d’examens médicaux en course que les
chevaux d’endurance.
Parfois, souvent, si nous savions le dire, ça irait mieux.
On vous parle toujours et constamment d’éliminés en endurance. «Vous voyez bien
que c’est dur puisque 50 ou 70% des chevaux n’arrivent pas au bout et sont
éliminés».
Abus de langage, car - le saviez-vous? – il n’y a que très exceptionnellement
des chevaux éliminés en endurance. La plupart de ceux qui ne terminent pas les
épreuves ont été retirés préventivement du circuit, suite aux examens pratiqués
et pour leur éviter de possibles difficultés s’ils avaient continué. Ce n’est
pas là un jeu de mots, mais une réalité: la protection du cheval prend le pas
sur la course.
Cette action préventive est l’une des caractéristiques essentielles des épreuves
d’endurance d’aujourd’hui. Quand on sait que 50% des partants ou plus sont ainsi
retirés avant l’arrivée, on mesure bien la nature de l’essentiel acte de
protection qui est opéré dans ce sport.
La santé du cheval y est aussi réelle que l’envie de gagner. Paradoxalement,
elle ne s’y oppose pas. Vous verrez ainsi les cavaliers soucieux du bien être de
leur cheval respecter et s’associer à ces actions préventives. C’est parfois un
peu dur, mais le rôle crucial des vétérinaires n’en est jamais pour autant remis
en question.
Des sous-cavaliers aux médaillés internationaux
Ça et là, il arrive qu’on entende encore certains penser que les cavaliers
d’endurance sont un peu des sous-cavaliers, des espèces de randonneurs évolués,
des cow-boys mal dégrossis, car, après tout, il suffit de monter dessus et de
faire avancer le cheval pour arriver au bout dans ce sport.
Cela tend à disparaître, mais il y a encore du ressac dans trop d’esprits
cavaliers. On ne peut leur en vouloir vraiment car le monde traditionnel du
cheval se croyait défini pour toujours et voilà que sont apparues, somme toute
récemment, d’autres disciplines parfois insoupçonnées dont l’endurance n’est pas
la moindre.
Lentement mais inexorablement l’image du cavalier randonneur, qui va un peu plus
loin, un peu plus vite que les autres, s’estompe pour faire place à celle d’un
cavalier qui exerce différemment, spécifiquement, l’art commun d’équitation.
L’endurance? Il n’y a guère plus de trente ans qu’on en entend parler. C’est
peu, et le monde du cheval n’est pas de ceux qui évoluent le plus vite. Il n’y a
pas été habitué, il est composé de tant de milieux différents, de tant de
certitudes fragmentées, de trop de traditions «éternelles», il est trop bousculé
ces dernières années pour absorber facilement les «nouveautés».
Aujourd’hui, l’endurance ne s’en est pas moins hissée au niveau des disciplines
équestres qui «rapportent» le plus de médailles à la France. C’en est presque
même scandaleux: les français sont partout et, quand ils sont là, il y a de
fortes chances qu’ils gagnent, et il est en tout cas bien rare qu’ils n’aient
pas un pied sur les podiums de notre Terre au point que, si on n’y prenait
garde, on finirait par s’y habituer et trouver cela naturel.
Une convivialité joyeuse
Il y a en endurance un style de convivialité joyeuse et de rivalité positive qui
donne envie d’y aller voir et d’y participer.
Cela peut être attribué à au moins deux facteurs.
Le premier tient sûrement dans le fait de la durée et de la simultanéité. On est
tous ensemble sur la piste, tous ensemble dans le même bain, en même temps. On
n’y est pas pour une minute trente ou deux de bonheur, mais pour des heures
entières dans un effort soutenu. La route est longue et des réseaux de
circonstance se font et se défont au fil des kilomètres tissant de ci de là des
liens constamment renouvelés.
Le deuxième tient à une particularité unique: les équipes d’assistance. Car s’il
est vrai qu’on ne saurait pratiquer l’équitation sans cheval, il ne pourrait
aujourd’hui y avoir d’épreuves d’endurance sans équipes d’assistance. Ce sont
des proches, des amis, de la famille. Ils entourent le couple concurrent, le
retrouvent et l’assistent en des points singuliers du parcours. Ils sont
partout. Ils attendent avec seaux et bouteilles au bord de la piste et se
parlent entre eux dans l’attente répétée de leurs escales. Ils blaguent et
discutent au fil des heures.
Si une équipe est absente en un point et que son cavalier en fait la demande, il
sera assisté et son cheval sera abreuvé et arrosé, voire plus, sans aucune
discrimination. Il s’agit là pourtant d’un concurrent et donc d’un danger
potentiel dans le cadre strict de la compétition, mais vous ne verrez jamais un
refus, une réticence, car le bien être du cheval passe avant tout autre
considération.
Aux arrivées, ces équipes entourent les chevaux et satisfont avec ardeur aux
tâches d’assistance qui leur permettent de rentrer plus vite dans les aires de
contrôle vétérinaires et par là d’arrêter le chronomètre le plus rapidement
possible.
Ainsi, non seulement ce sport ne pourrait être pratiqué sans les équipes
d’assistance, mais celles-ci prennent une part non négligeable aux compétitions,
aux infortunes et aux succès. Cette essentielle prise de part à l’action que
font les équipes d’assistance confère la vaste et irremplaçable dimension
humaine qui colore si chaudement le milieu de l’endurance et que rien ne saurait
remplacer.
Venez-y goûter, n’hésitez pas, c’est un monde ouvert et accueillant. Mais,
méfiez-vous! Nombreux sont ceux qui, s’en étant approché, y ont définitivement
pris goût!
Il faut que ça change
Une telle intensité, une telle progression ne pourront rester, ne peuvent
rester, ne doivent pas rester inconnus et silencieux plus longtemps. Il faut que
l’endurance explose au grand jour, que cette jeune et bouillante discipline
devienne véritablement connue, que les médias la découvrent et le public aussi.
Car si l’endurance est riche de devenir et de succès, si elle bouillonne de
toutes parts, elle est néanmoins financièrement pauvre au point que cela confine
au scandale, regardez ce qui s’y gagne, observez les moyens déployés lors des
compétitions.
On rêve au jour où, pour le meilleur des sports équestres, on entendra parler de
l’endurance dans le café d’en face ou la cafétéria d’à côté, on se saisira du
journal pour savoir qui de tel ou tel était premier hier sur le CEI ou le
championnat parce qu’on n’a pas eu le temps de regarder les nouvelles.
Vous trouver que je délire? Alors concentrez-vous et demandez-vous pourquoi ce
ne serait pas possible, pourquoi vous connaissez si bien les grands noms de la
voile que vous ne pratiquez pas ou ceux de la formule 1 qui ne vous a jamais
intéressé?
Il faut s’en donner les moyens, comme eux l’on fait.
Cela viendra, si nous le voulons bien et nul autre ne le fera pour nous.
|